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Témoignage de Ange ALVAREZ : rescapé du train fantôme



Histoire d'une errance :

La tragédie :

Le 2 juillet 1944, s'ébranle de la gare de Toulouse, ce qui fut l'un des derniers convois de déportés emmenant ses prisonniers dans les camps de concentration allemands. " Un convoi différent des autres " appuie Ange Alvarez qui vit l'ultime train emporter le 3 août sa mère et sa sœur en territoire nazi. " Non seulement, on y comptabilise le plus grand nombres d'évadés, mais il mit également six semaines à rejoindre l'Allemagne."

Le tout dans une France en partie libérée qui le regarda passer sans le moindre geste de révolte, hormis la petite ville de Sorgues .

Rapidement on le surnomma le train fantôme en raison de la présence d'une multitude de malades, personnes squelettiques voire estropiées. A son bord ? Les membres du camp du Vernet, rejoints par cent cinquante prisonniers ( politiques et droits communs) incarcérés à la prison toulousaine de saint-Michel et soixante femmes.

De gare en gare :

Avec ses prisonniers entassés à quatre-vingts dans des wagons à bestiaux, intercalés avec des voitures de voyageurs occupées par les soldats allemands, le train-fantôme quitta Toulouse le 2 juillet. Rien à manger hormis une cuillère de compote de betterave de temps en temps, rien à boire, une chaleur insoutenable…

Arrivé à Angoulême, le convoi est bombardé et aiguillé vers Bordeaux où les prisonniers sont parqués toujours soumis au même régime, dans la synagogue…jusqu'au 8 août. Un nouveau train est alors constitué et quitte la capitale de l'Aquitaine avec, à son bord de nouveaux détenus du fort du Ha. Pour un total de 700 déportés, dont 62 femmes, le 15 août, il s'arrête, en plein soleil, à Remoulins. Les prisonniers ne sont autorisés à descendre qu'une fois par jour, quelques minutes.

Le 18 août, il repart enfin pour être à nouveau immobilisé à Roquemaure, un pont ayant été bombardé.

La solidarité :

Les déportés se voient alors contraint de quitter le convoi, entamant une interminable marche à pied de soixante dix kilomètres. Certains en profitent pour s'évader et gagner le maquis. Pour les autres, sans chaussures, affamés, déshydratés, et épuisés encadrés par deux colonnes de soldats, c'est l'horreur aggravée par la canicule. Effarée, la population de Sorgues, unique ville à réagir, se rassemble autour de la gare, offrant tomates, melons, vins aux prisonniers. Une trentaine profite des mouvements de foules pour prendre la poudre d'escampette, se cachant chez l'habitant.

Au total, 34 d'entre eux parvinrent, lors de ce voyage au bout de l'enfer, à regagner leur liberté.

A 21 heures, le train fantôme repart avec ses détenus : il arrivera finalement le 28 août au camp de concentration de Dachau où seront débarqués les hommes, alors que les femmes seront internés à Ravensbrück.

On ne connaît pas aujourd'hui le nombre de survivants.

Midi Libre édition du 12 mars 2001.

Le témoignage d'un résistant alésien aux origines espagnoles :

" Résistant à 15 ans, tueur à 17 ( il abattit le premier officier de Montpellier en 1943, évadé célèbre à 18 : incontestablement, Ange Alvarez, originaire des Asturies espagnoles et Gardois d'adoption, vécut un destin d'adoption, vécut un destin hors du commun, intimement lié à la seconde guerre mondiale. Toujours installé à Saint Christol-les-Alès, il se souvient d'un train fantôme qui faillit l' emporter vers l'Allemagne nazie…

Interview : 

Midi Libre : Quelles furent les circonstances de votre arrivée dans ce qu'on a appelé le train-fantôme ?

Ange Alvarez : Entré dans la résistance à l'age de 15 ans, j'avais gravi peu à peu les échelons, jusqu'à devenir membre d'un groupe spécial interrégional chargé du Gard aux Pyrénées-Orientales, de renter dans les villages et de tuer tous les soirs un officier allemand à coups de couteau et de revolvers. Nous fûmes arrêtées à Montpellier : torturés dix jours et dix nuits, nous n'avons pas parlé. Finalement on nous transféra à la prison Saint Michel à Toulouse. Huit mois plus tard, des mois de sous alimentation, le 30 juin 1944les autorités de Vichy nous remettaient aux SS allemands. Libertaire et communiste (je ne le suis plus depuis un voyage voilà trente ans en U.R.S.S.), j'avais déjà songé à deux ou trois plan d'évasion qui n'avaient pas été approuvés par le Parti Communiste : j'avais donc obéis.

Midi Libre : Et vous voilà parqué dans des wagons à bestiaux

A.A : D'abord un camion cellulaire nous conduisit à la gare de triage (…).Nous étions quatre-vingts hommes entassées dans un train qui resta toute l'après midi en plein soleil. Les allemands avaient cloués des barres de bois et des fils barbelés sur chaque fenêtre. A quatre mètres de nous était posté un SS avec un fusil mitrailleur : je voulais lui foncer dessus après diversion, mais mon entourage a refusé. J'étais un loup…

Finalement, avec deux compagnons, nous avons atteint les lucarnes à coups de poing. Alors que le convoi s'ébranlait vers Bordeaux, à soixante-dix kilomètres à l'heure, nous décidions de tenter notre chance.

 Midi Libre : Comment avez-vous opéré ?

A.A : Je devais sauter en premier. J'arrachai subitement les planches et les fils de fer, et je plongeai par l'étroite lucarne. Les SS ouvrirent aussitôt le feu. J'avais été projeté sur le ballast, la tête en sang. J'entendis le train freiner, crisser, s'arrêter. Un tir nourri, provenant du wagon de mitrailleuses posté en bout de convoi, me poursuivit durant trois kilomètres jusqu'à ma plongée dans la Garonne. J'étais exténué et je me laissais entraîner dans le courant, après deux jours sans boire ni manger.

Midi Libre : Êtes vous parvenu à traverser le fleuve ? :

A.A. : Une largeur de 400 mètres : je réussis car c'était les forces du combattant (…).En titubant, je me dirigeai vers la lumière d'une maison : un quinquagénaire et sa fille m'accueillirent, me soignèrent, me donnèrent des vivres, me proposant même de m'héberger jusqu'à la libération…Mais je voulais reprendre le combat : le lendemain, ils me conduisirent à la gare de Sainte-Bazeille, dans le Lot. Le chef des cheminots m'indiqua que les Allemands me cherchaient partout.

Midi Libre : Vous a-t-il trahi ?

A.A : Non. Il m'a amené dans un hangar où un résistant basque m'a donné une casquette de la S.N.C.F. Ce qui m'a permis de passer devant deux patrouilles allemandes sans être repéré…Là, j'ai participé sur place à deux engagements contre les troupes d'occupation, avant de recevoir l'ordre de rejoindre la résistance de l'Hérault à laquelle j'appartenais avant mon arrestation. Il me fallut trois jours pour arriver à Bédarieux, muni de faux papiers. A l'initiative du Général de Gaulle, nous avons harcelé l'ennemi, afin de lui interdire un regroupement dans la Vallée du Rhône. Je fus blessé le 20 août aux combats de Saint-Pont-de-Thonières, à la cuisse. Pendant ce temps là, le train fantôme traversait une partie de la France en partie libérée dans l'indifférence sauf à Sorgues.

Incroyable…

M.L. : Vos deux compagnons de wagon s'échappèrent-ils ?

A.A. : Oui, quatre semaines après moi. L'un vit encore près d'Agen à Montclar.

M.L. : Saviez vous que ce convoi emmenait des passagers vers les camps de concentration ?

A.A. : Il y avait dans mon wagon un tuberculeux qui crachait du sang. On a averti les SS. Un major nous a répondu : "Vous allez tous mourir alors que ce soit ici ou là bas …"

M.L. : Le retour à la vie civile, à la fin de la guerre, ne fut-il pas trop difficile ?

A.A : On ne met pas impunément un revolver dans les doigts d'un enfant de quinze ans…On était la police, la justice, l'armée, la future France. J'ai tué pendant huit mois, on me payait pour ça. Mais nous, résistants, nous n'étions pas des terroristes : on ne tirait pas sur la population civile. A la fin de la guerre, je suis devenu mineur."

Propos recueilli par Marie-Laurence Gaillac, Journal du Midi Libre Mardi 12 mars 2001.